"Haute tension", de Livia Léri




 Chercheuse et enseignante en linguistique française à l’université d’Aix-Marseille, Livia Léri mène parallèlement une quête littéraire axée sur la forme courte. La nouvelle est son genre de prédilection et plusieurs d’entre elles ont été primées. Avec Haute tension, recueil de dix nouvelles qu’elle a publié en 2025 aux éditions Il est midi, elle nous entraîne dans les méandres de l’esprit humain, campant des personnages insolites et attachants.

Quelle force irrépressible pousse Le suiveur vers des inconnues, à la façon de L’homme des foules d’Edgar Poe? Et qui est vraiment l’énigmatique Monsieur So que tous tiennent pour un maître de l’art pictural? D’autres, comme la jeune Emma (sur le causse) et la petite indienne (Padmila) luttent pour échapper au poids des traditions familiales qui les oppriment. Tandis que les personnages masculins de Proscription et On sera bien heureux, croulent sous la solitude et n’en finissent pas d’invoquer la fille ou l’amante perdues à travers des lettres pathétiques. Un déjeuner d’anniversaire finit par disloquer une famille à force de rancoeurs accumulées (Bon anniversaire). Et un chroniqueur mondain, dans la balzacienne Confrontation, renonce à son activité à l’issue d’un banquet donné par un trop séduisant vicomte

Si, pour beaucoup d’auteurs, la nouvelle est devenue un genre imprécis, entre le poème en prose et la confession sensationnaliste, elle reste chez Livia Léri l’occasion de construire un récit, même minimal, et de le mener vers une conclusion souvent détonante. En cela elle s’inscrit pleinement dans la tradition séculaire de la nouvelle, laquelle a d’abord été une fenêtre sur le monde tel qu’il va.

Dans une langue très maîtrisée, mais sans raideur ni sécheresse, Livia Léri jongle volontiers avec les identités de genre, passant avec brio du «je» narratif au jeu descriptif singulier-pluriel à la troisième personne. Mais, femme ou homme, sa sympathie va toujours aux éprouvés et aux malchanceux, nous incitant du même coup à adopter son point de vue généreux. La part de l’autobiographie n’est pas ici totalement absente, mais il faut bien la chercher tant elle s’avance masquée, comme on le verra en lisant Faux départ. Signalons également la poésie de la nature qui parcourt Le vent de l’ours, dernière nouvelle de cet ouvrage agréablement illustré.

Avec des recueils comme Haute tension la nouvelle a encore de beaux jours devant elle.


(éditions Il est midi, 107 pages, 16 euros)


Jacques Lucchesi