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Notes de lecture d'Olivier Liaroutzosa

 Nous donnons ici à lire les notes de lecture que le sociologue Olivier Liaroutzosa a faites après sa lecture de quelques livres du Port d'Attache. Qu'il en soit vivement remercié. J L

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Je ne suis jamais parti en croisière, je me suis pourtant retrouvé chez moi dans Une croisière.

D’abord, la liaison Marseille-Le Pirée me fait rêver, une voie maritime empruntée maintes fois par mon grand-père paternel, petit armateur spetsiote. Pour avoir travaillé, dans les années quatre-vingt dix, dans les docks de La Joliette réhabilités, j’imaginais qu’à la hauteur de mon bureau ce capitaine légendaire entreposait ses marchandises... Ma façon d’entretenir un bout de magie avec Marseille.

Ensuite, le récit de voyage. Un temps, souvent trop bref, pour observer, un lieu qui se révèle à notre curiosité, des gens dont on voudrait faire le portrait, une respiration pour se rassasier. La prise de notes intensifie la découverte, la description anticipe la fabrication du souvenir et la rédaction viendra prolonger l’échappée. Alors le voyage pourra être partagé.

Enfin, la manière d’être touriste en cherchant à ne pas être dupe, à s’extraire du rapport commercial obligé, pour mieux se laisser porter par l’accueil et la beauté dont la Grèce n’est pas avare.

Merci Jacques pour ce retour inattendu en Grèce.


Autre voyage, autre récit, celui du Cahier d'Argentine. Pierre Andréani se lance, malgré lui, dans l’immense pays, apte à baguenauder de plages en villes. En Argentine, il lui fallait goûter la viande passée au grill, il en a surtout respiré les fumées. Cela lui a valu des hallucinations et aussi de suivre des filles dans ce mixte étiré d’Europe et d’Amériques. Il traverse ces mondes avec l’écriture en bagage pour partager avec nous, sans fanfaronnade, ses émotions qui ne sont pas toutes enthousiastes. Est-ce qu’il pressentait la tronçonneuse? 

Ce n’est plus un voyage mais une épopée. Bonne idée, Jacques, d’avoir donné la parole à la démocratie alors que tout le monde, dont les pires, parle pour elle. Une rétrospective à la fois pédagogique et divertissante pour mieux retomber sur les interrogations urgentes du moment. D’ailleurs est-ce que cette synthèse percutante circule dans les collèges et les lycées? Il serait temps!


La Belle inconnue est partout (je l’ai encore croisée ce matin), mais elle reste hors de portée. N’est-ce pas pour cela que nous l’aimons? Elle nous transmet sa liberté, nous ne savons pas trop quoi en faire mais nous ne sommes jamais rassasiés. Gérard Pons, lui, chemine avec elle. Rien ne lui échappe : le coquelicot qui pense, le hibou bienveillant, le fugace qui devient éternel, la tendresse qui s’attarde sur le quai de la gare Saint-Charles. Quel plaisir de se glisser dans son Ombre portée!


Qui a dit que la littérature, et encore plus la poésie dans son écrin, devait être neutre, dégagée de toute vision politique? Lena Lesca n’a que faire de cette tarte à la crème. Dans Urgences, elle travaille le rythme de la colère pour réveiller les esprits, elle convoque les images crues pour appeler à la lucidité,elle clame les mots qui percutent l’ensommeillement, elle soulève l’ambivalence puisqu’il faut sans cesse se demander. Alors seulement, l’amour peut jaillir et l’écriture le dire.



Olivier Liaroutzosa


Article de Didier Trumeau sur "une croisière" de Jacques Lucchesi (Sinope éditions)

 

 

Un récit de voyage est toujours le ressenti de celui qui arpente des terres inconnues, des contrées fantasmées, et ses îles désertes… Jacques Lucchesi n’écrit rien d’autre. Le voyage est à la fois extérieur et intérieur. Là, une croisière sur un de ces géants des mers qui attirent autant qu’ils affolent par leur démesure, en direction de l’Italie, de la Grèce. Les lieux visités sont fidèles à la carte postale que vous allez recevoir, l’affluence touristique en plus. 

L’auteur et son épouse vaquent à leurs rêves plus témoins quacteurs, sans trop s’intégrer à la populace exubérante et avide de ce « paradis » capitaliste à la portée de tous. Les escales sont explorées au pas de course car il ne faut pas rater le départ du navire. Plus attirés par l’envers du décor, ils nous offrent une visite originale et humaniste. 

À bord tout ce qui est inclus dans le prix du voyage est gratuit, tout le reste est payant, et bien payant. Si vous êtes malades réfléchissez y à deux fois pour des soins. À cent quatre-vingt euros la visite médicale sans doute vaut-il mieux tenter l’automédication… 

Le récit rend bien compte des aléas et des avantages de ce type de voyage croisiériste. La description des sites visités, de la vie à bord, des interconnexions entre les passagers, le personnel, les habitants sont fidèlement rendues. Parfois le lecteur peut juste se poser la question : Mais que viennent-ils faire dans (sur) cette galère ? 


À lire autant par les convaincu-e-s du tourisme responsable que par les adeptes des voyages organisés !


Didier TRUMEAU



André Duprat et Colette Millet : « L'assise et le recul »




Qu'est-ce qu'être poète ? Quel est le rapport aux mots de ceux qui ont reçu la poésie en partage et de quelle façon leur vie en est réorientée ? Ces questions-là trouveraient sans doute autant de réponses qu'il y a de poètes. En l'occurrence, c'est André Duprat que Colette Millet – l'infatigable animatrice de la revue La Grappe – a rencontré entre 2017 et 2021 pour ce livre d'entretiens au titre un peu énigmatique, L'assise et le recul. Avec justesse et sympathie pour le poète prolifique
de Comme un seul homme et de Une nostalgie nombreuse, elle l'a interrogé sur ses lectures (privées et publiques), ses influences, son rapport aux arts plastiques et à la critique, son éthique personnelle, mais aussi son cadre de vie, à Saint Junien, et le soutien affectif d'Hélène, son épouse. C'est le portrait d'un homme attachant et passionnément investi dans son travail qui se dégage de ces pages richement documentées et agrémentées par un choix de photographies en couleurs. Comme le dit André Duprat : « C'est le poème qui m'a rendu poète ». Voilà de quoi inviter le lecteur à découvrir ce hors-série de La Grappe et – pourquoi pas ? - les deux en même temps, si ce n'est déjà fait.


Jacques Lucchesi


Les Territoires de Jean Bensimon

 





Au fil d’une œuvre qui s’étire maintenant sur quatre décennies, Jean Bensimon nous a habitués à des histoires explorant les méandres de l’âme humaine ; des histoires étranges et tout en nuances, servies par une écriture ciselée et poétique. C’est le propre de la nouvelle – son genre de prédilection - que de permettre ce travail et ce regard sur des instants isolés dans la durée. Et très peu d’auteurs l’illustrent aussi bien que lui.

Avec Territoires, qu’il a publié l’an dernier aux éditions L’Ire de l’ours, il poursuit fidèlement l’exploration de ce sillon, non sans y introduire quelques variations. D’abord, les douze textes rassemblés ici sont présentés comme des récits, c’est à dire une approche narrative plus expansive que la nouvelle, même s’ils en conservent la brièveté. Ensuite, son écriture est plus nerveuse et plus elliptique qu’à l’accoutumée. Il y a enfin une plus grande polyphonie dans ces variations sur la difficulté à vivre, comme s’il assumait à travers eux des voix féminines longtemps refoulées.

C’est le cas pour l’écrivaine de Voisin, voisine ou les trois amies qui, dans Le Golem, se remémorent avec alacrité les soubresauts de leur vie amoureuse passée. Quant à Isabelle, la narratrice de Rentrer sous terre, elle ne pourra pas sauver, malgré sa grande aménité, un vieil ami de son désespoir.

Dans d’autres récits, comme Le tout p’tit ou Vampires, il renoue avec une forme de fantastique, voile d’incertitude jeté sur la réalité quotidienne, ses rencontres et ses phénomènes. Plus symboliques sont Le pays et Fiefs, avec leurs voyages en forme d’initiation dans des contrées mystérieuses.

Mais la notion de « territoire » n’est pas que géographique, elle est aussi et surtout mentale. Et certains n’hésitent pas à repousser leurs limites , quitte à entrer dans l’espace d’autrui et à le dévorer de l’intérieur. C’est le cas, tout particulièrement, pour le personnage de Thierry, agent immobilier au charme carnassier, dans le dernier récit éponyme.

Il faut souligner, pour finir, la part des calembours, expressions et autres répétitions phonétiques dont l’auteur parsème habilement ses récits. De façon quasi psychanalytique, ils contribuent aussi à dévoiler le sens caché des personnages et de leurs actes.

C’est tout cela qui fait de Territoires un livre qui nous donne à réfléchir sur nous-mêmes. Comme devrait l’être tout livre digne de ce nom.


(Editions l’Ire de l’Ours, 136 pages, 12 euros)


Jacques Lucchesi






Patrice Blanc : Pavane pour une mère défunte (éditions Enitram Tréab)

Bien que peu médiatisé, Patrice Blanc n'en est pas moins un poète indiscutable et très prolifique. Depuis La nuit du matin, son premier ouvrage paru aux éditions On @ faim en 1999, il a publié dix-sept recueils (et c'est sans parler de ses nombreux inédits). Sa poésie, très viscérale, très lyrique aussi, a souvent été taxée d'hermétisme : mais de l'obscurité jaillit aussi la clarté.

Quoiqu'il en soit ce jugement ne risque pas de s'appliquer à Pavane pour une mère défunte, tant les dix textes qui composent ce poème en forme de lettre – c'est d'ailleurs son sous-titre- ont la limpidité que donnent aux mots l'urgence à dire et la souffrance. Son titre, évidemment, fait allusion à Pavane pour une infante défunte, cette petite pièce pour piano de Ravel. Et lorsqu'on écoute la lenteur mélancolique de sa phrase musicale, on se dit que c'est un emprunt judicieux. Car le deuil incline toujours au ralentissement et au retour sur soi; mais peut-on faire son deuil avant d'avoir fait une ultime mise au point ?

C'est le sens de cette suite poétique qui, à défaut d'un vrai dialogue, s'adresse à la disparue sur le mode du « tu » pour retracer ses derniers jours, mais surtout évoquer la relation (condensée) de deux existences à jamais liées. Car le lien filial, aussi fort soit-il, n'exclut pas l'amertume des promesses non tenues, les espérances tôt étiolées :

«Dans la froideur de tes cris passe le mal. Tu voulais que je dessine le jour. Que je sois violoniste de jazz. »

Ces sentiments sont universels; ainsi en va-t'il dans toutes les familles. Encore faut-il avoir le talent nécessaire pour en donner une note juste et les faire ainsi advenir à la conscience commune. Ce talent, Patrice Blanc le possède au plus haut point. Il le démontre amplement dans ce poème qui rejoint l'esprit des anciens « tombeaux », ces pièces poétiques destinées à sauvegarder la mémoire d'un(e) défunt(e). Si la blessure de la perte ne peut jamais se refermer complètement, reste le baume de la beauté pour en apaiser la douleur. C'est sans doute sous cet angle qu'il faut lire ce poème d'une rare sincérité.


Jacques Lucchesi


                                                                                           


                                                   




Gérard Pons, L’ombre portée (proses poétiques), éditions du Port d’Attache, 2024 (40 p.)



« Garder la part du mystère à l’abri des explications » (19). S’il fallait s’en tenir à la préconisation de l’auteur, il n’y aurait rien à dire sur un livre où l’exactitude d’un itinéraire ne se mesure plus à suivre l’étoile polaire, où un peintre s’interroge sur l’utilité de la couleur dans son art, où la multiplication des pronoms personnels sème le doute et que le temps humain n’est plus la référence. Même la vue s’y brouille au nom de l’Amour… Celui-ci n’échappe d’ailleurs pas à une impression de confusion, de rêve, d’ambiguïté. La réflexion sur « le départ » (en train, en mer, ou symbolique) joue très habilement sur l’équivoque qui pourrait se traduire, dans un amour réel, partagé, concret, par l’interrogation suivante et bien connue : « on reste ou on continue ? ».


Cet amour commence par de la séduction et des questions abstraites mais intimes - manières de faire connaissance (relations que la « belle inconnue » entretient à l’espace, au temps, aux couleurs). Celle-ci semble déjà s’y dérober. S’éclipse. L’approche et le ton sont dignes de la fin’amor, comme le suggère Jacques Lucchesi, dans son introduction. Un imaginaire merveilleux (fée, rivière, moulin, faune et flore forestières) colore le début de la « rencontre ». Cet état d’esprit, proche de l’enchantement, semble se dissiper au fur et à mesure du recueil pour laisser place à une dimension plus fantastique puis, davantage réaliste concernant cet amour dont on ne sait s’il est idéal, réciproque ou au contraire gardé secret (par l’une ou l’autre partie, voire les deux). L’auteur semble ainsi revenir à la réalité, dégrisé. « Ce que nous regardons a une âme qui se confond à la nôtre, comme un cercle qui se referme » (27).


Dès le début, « La belle inconnue » se montre de « dos » (6, 8, 10). De son côté, son prétendant se résout à patienter, attend le retour de celle qui demeure « lointaine », « absente ». Il fait le chemin « du cœur » (12), écrit des lettres sans destinataire, reste à quai (par deux fois) et n’exige rien d’elle. « Suis moi, je te fuis » pourrait-on dire ? La présence de la lune (face cachée et ombre propre), de la marée illustre d’ailleurs bien les allées et venues entre le modèle et son ombre, comme les incertitudes de l’auteur et de sa « belle inconnue ». À la fin du recueil, l’auteur semble se retirer de « l’aventure », avec élégance et noblesse. Un « choc frontal » a lieu, lèvres contre lèvres. L’Amour survivra-t-il à ce baiser ? « C’est la brume qui mit fin à leur divagation » (26). Cette brume qui pâlit, cache, floute le soleil, empêche l’ombre (même portée). Le ressac de la mer emporte alors « ce secret » (qui semble partagé). Il est temps de laisser cet amour familier du vent, des voiles, prendre le large. Le temps du rêve et de l’idéalisation va faire place à celui du souvenir. Le mystère s’estompe au profit du secret.


Basile Rouchin

« Roger Curel, le marcheur à l'étoile », de Claude Darras (éditions Complicités)

                                                                     




  Etonnant parcours que celui de Roger Curel (1923-2016), né Rosfelder dans une Algérie encore sous domination française ! Une soif inextinguible de savoir et d'expériences artistiques cohabitait en lui avec un désir éperdu d'action en une époque où le monde était en pleine effervescence. Et il s'y frotta rudement avant sa vingtième année, en participant à l'attentat contre l'amiral Darlan, numéro trois du régime vichyste, en décembre 1942. Le résistant se fera soldat - dans la deuxième DB - jusqu'à la fin de la guerre, avant de revenir, quinze ans plus tard, à une autre forme de résistance, plus affective celle-là, aux côtés du FLN. Entre temps il aura fait du journalisme, entrepris des études d'ethnologie et participé, comme scénariste et assistant-réalisateur, à l'aventure documentariste de Jean Rouch au Niger. Parallèlement l'écrivain allait progressivement s'affirmer sur la scène littéraire française, riche de toutes ces expériences. Une vingtaine d'ouvrages, dont huit romans, allaient être publiés entre 1952 et 2014. Sans parler de ses nombreuses collaborations à des revues spécialisées comme Le Croquant et l'écriture de deux scénarios cinématographiques : Crin Blanc, d'Albert Lamorisse (1953) et Traitement de choc, d'Alain Jessua (1973).


Mais la postérité est capricieuse, reprenant d'une main ce qu'elle a fait miroiter de l'autre. Et un linceul d'oubli a progressivement recouvert cette œuvre flamboyante et éclectique. Il fallait toute la sympathie et la détermination d'un autre écrivain-journaliste, Claude Darras, pour l'exhumer et la replacer à nouveau dans sa perspective historique. C'est chose faite avec  Roger Curel, le marcheur à l'étoile, une biographie extrêmement documentée qu'il publie, en ce printemps 2024, aux éditions Complicités. En trente quatre courts chapitres, il nous restitue les multiples facettes de cette existence hors-norme qui s'est achevée à Bonnieux, dans le Luberon, en 2016. Il s'agissait aussi de lui rendre justice, car le nom de Roger Curel a été littéralement effacé des films qu'il a co-signés. Et ces pages fourmillantes d'anecdotes se lisent comme un roman, tellement l'écriture de Claude Darras épouse poétiquement son sujet. Qu'on en juge :

« Dès l'instant où il trace à petits traits les lignes de la géographie algéroise, vous avez la tête comme un carnet d'estampes, une sorte de guide routier dont il manquerait des pages. Très présente dans ses récits (il habitera longtemps tout à côté) la Grande Poste s'ajoute à une multitude d'images, de sensations et d'odeurs qu'il détaille avec verve : au moment où les dockers, un panier à la main, descendent en silence les escaliers du Bastion XV ; » (page 25).

Ce n'est là qu'un extrait, parmi tant d'autres de la même veine, qui démontre le caractère spécieux de la distinction que l'on fait souvent entre écriture créatrice et écriture analytique. Claude Darras, qui possède son art sur le bout des doigts, l'a depuis longtemps
dépassée et poursuit, de livre en livre, une œuvre qu'il faut découvrir sans tarder. Pourquoi pas avec
Le marcheur à l'étoile ?


(Roger Curel, le marcheur à l'étoile, de Claude Darras, éditions Complicité, 147 pages, 18 euros

Jacques Lucchesi

Amélia Matar : Ainsi naissent les mamans

 




Valentine De Barnay est le type même de la psychorigide, formée dès son plus jeune âge pour être une battante et accéder aux plus hautes responsabilités professionnelles – ce qu’elle atteint rapidement dans une grande société commerciale. Son combat, elle le mène autant contre les hommes que contre les femmes. Sa seule faiblesse : s’être marié avec un homme volage, Pierre de Richebois, et avoir fait un enfant avec lui.

Alice de Richebois, leur fille, est une enfant aussi douée que rebelle. C’est un peu une Fifi Brindacier du XXIeme siècle. Entre la mère, toujours absente, et la fillette demandeuse d’attentions, les rapports vont rapidement s’exacerber jusqu’au dénouement final.

Fatima Ayouch, sa nounou, aurait pu bénéficier de l’ascenseur social et devenir, même à un moindre niveau, une seconde Valentine. Mais son amour pour les enfants en a décidé autrement. Avec eux, elle peut donner le meilleur d’elle-même et ses qualités humaines sont très appréciées, tant par son employeuse que par la petite Alice qui va développer avec elle une relation fusionnelle. Au grand dam de Valentine, qui voit d’un mauvais œil sa fille lui échapper.

Voici les trois principaux personnages de ce premier roman à l’écriture claire et bien maîtrisée. Formellement, il se présente comme une succession de courts chapitres donnant alternativement la parole à chacune des trois protagonistes, de manière à éclairer leurs histoires singulières et à faire ainsi progresser le récit vers une ouverture des consciences à plus de tolérance et de liberté.

Pour Amélia Matar, animatrice d’ateliers pour enfants s’inspirant de la méthode Montessori, il s’agit de ne pas brimer les potentialités dont tout bambin est porteur, quels que soient son milieu social et sa culture familiale. Non la réussite professionnelle n’est pas tout dans la vie et il faut, plus que jamais, ménager, dans l’éducation, la part de l’imaginaire et de l’affectivité si l’on veut que nos enfants deviennent des adultes accomplis. Chaque chapitre s’orne d’ailleurs d’une citation extraite des écrits de la célèbre pédagogue italienne – ce qui donne à cette fiction un caractère démonstratif. Si ce parti-pris théorique peut parfois sembler redondant, il n’ôte en rien les qualités littéraires de ce roman et l’on appréciera, à l’aune de son titre, le devenir-mère d’Alice elle-même à la toute fin du livre.

Ode à l’émancipation féminine, Ainsi naissent les mamans n’en prône pas moins un modèle d’égalité et de partage. Sans d’ailleurs minorer la puissance de la nature sur nos vies. Car : « Nous sommes faits pour être aimantés par d’autres corps. Avec ou sans plaisir, nous sommes faits pour nous emboîter. Nous sommes faits pour que de ces emboîtements gauches naissent d’autres corps qui subiront le même sort. (Page 21) ». Une réussite.

(Editions Eyrolles, 195 pages, 15,90 euros)

Jacques LUCCHESI

(Article publié dans Phoenix N° 39)

Claude Darras : Destins croisés (roman)

 



Longtemps journaliste et enseignant, mais surtout critique artistique réputé, Claude Darras nous avait jusqu'ici habitués à des monographies de peintres (Guy Toubon, Joseph Alessandri, Louis Toncini) et des ouvrages érudits sur des sites forestiers locaux, comme la Sainte Baume. Autant de beaux livres richement illustrés qui lui ont valu plusieurs distinctions académiques.

En ce début d'année 2023, c'est avec un volumineux roman qu'il revient sur le devant de la scène litttéraire : Destins croisés (éditions Complicités). Titre on ne peut mieux choisi, car cet ouvrage de 304 pages, agréablement illustré par les encres de Guy Toubon, relate les aventures professionnelles et existentielles de trois immigrés dans la France de la seconde moitié du XXeme siècle. Notre nation, nous le savons, fit une grande consommation de cette main d'oeuvre bon marché, qu'elle vienne d'Europe ou d'Afrique du nord. Car il fallait alors reconstruire le pays et le faire entrer à marche forcée dans la modernité.

Glorieuses, ces trois décennies de l'immédiate après-guerre ne le furent pas pour tout le monde ; et sûrement pas pour le polonais Stéphane Walkowiak, le belge Léopold Vanpoucke et le marocain Hassan Selouani qui sont les trois principaux protagonistes de ce roman. Mais chacun d'eux va cependant essayer, avec des fortunes diverses, de tirer son épingle d'un jeu social pipé d'avance. Stéphane et Hassan se feront mineurs dans ces régions houillères du nord qui sont aujourd'hui des lieux de mémoire, à l'instar des champs de bataille de la première guerre mondiale. Quant à Léopold, sans renoncer à son désir d'être chanteur, il choisira la navigation fluviale, acheminant sur sa péniche les marchandises indispensables à la reprise économique.

Ces trois vies minuscules, Claude Darras nous les rend sensibles par son écriture précise et limpide. Car il a su parfaitement inscrire leurs souffrances et leurs espérances dans une trame narrative enrichie par un important travail de recherches historiques. Certes, les luttes politiques et syndicales d'alors ont depuis changé de têtes d'affiche. Mais elles n'en demeurent pas moins d'une brulante actualité. Tout comme la xénophobie et son cortège de petites et grandes haines qui rendent impossible la valeur fraternité, pourtant chère à notre devise nationale.

En digne épigone d'Emile Zola, d'Henry Poulaille et de Michel Ragon, Claude Darras signe ainsi un grand roman prolétarien, aux antipodes des problématiques littéraires du moment (inceste, féminisme,
écologie). Sans nul doute son historicité le destine à devenir une référence pour tous ceux qu'interpellent, de près ou de loin, le phénomène migratoire et les différentes formes qu'il a pris en France.

(Destins croisés, éditions Complicités, 304 pages, 21 euros)

Jacques Lucchesi


                                                                             


























Patrick Boulanger : à propos de "Marseille dans les textes grecs et latins" de Karim de Broucker

Découvrir Marseille telle qu’elle apparaissait dans les textes antiques est désormais chose facile grâce au travail de Karim De Broucker rassemblé dans un opuscule aux Editions du Port d’Attache animées par Jacques Lucchesi. Agrégé de lettres classiques, enseignant et rédacteur en chef de la revue Phoenix, Karim de Broucker a patiemment réuni les textes et fragments originaux en grec ancien et en latin qu’il a traduits en un français contemporain, avec quelques touches d’humour bienvenues dans ses commentaires. Il nous a plu d’y voir l’ombre bienveillante du philologue Didier Praslon, preuve si besoin était de la qualité du travail publié.
Ainsi on dispose des « textes phares » concernant Marseille à ses origines, mais aussi d’autres difficiles d’accès, voire jamais traduits ! Les extraits conservés de trente-neuf auteurs ayant vécu entre le IVe siècle avant notre ère et le VIIe siècle, dont Aristote, César, Cicéron, Pétrone, Plaute, Pline, Sénèque, Strabon, Tacite et Thucydide, sont consultables : une documentation rare sur des sujets variés. Par ses commentaires, on sent combien l’auteur a goûté ces citations et regretté que les hasards de l’histoire et la disparition partielle des écrits ne nous permettent pas d’en savoir plus. Dans cette compilation, à propos du mythe fondateur de la cité de Massalia, on trouve une version plus ancienne que les fameuses noces de Protis et Gyptis mettant en scène celles d’Euxène le Phocéen et de Petta, fille du roi Nanos, contées par Aristote dans une œuvre malheureusement perdue qui s’intitulait La Constitution des Massaliotes, Aristote étant lui-même cité par Athénée de Naucratis dans Le Banquet des savants. Quant au site originel, comme d’ailleurs le terroir, c’est Strabon qui les décrivit dans sa célèbre Géographie.
Massalia la Grecque devenue Massilia la Romaine, de nombreux auteurs ont souligné les particularismes de leurs habitants, leur organisation politique et religieuse, les mœurs et coutumes, productions locales, pratiques commerciales et maritimes... Les exploits vrais ou supposés, voire contestés des hardis explorateurs qui se nommaient Pythéas et Euthymènes, mais aussi les pratiques médicales controversées de Crinas et Charmis nous sont rappelés. L’image et la réputation de la Marseille d’alors faisaient déjà l’objet de nombreux textes et récits, et Karim de Broucker de souligner en conclusion combien Massalia était « ville sacrée, car ville hospitalière ».

Patrick Boulanger

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Karim De Broucker,
Marseille dans les textes grecs et latins
Une mosaïque
Editions du Port d’Attache, 2020, 72 p., 8,50 €.

Yves Carchon: à propos de "Choses vécues"


Un retour de lecture d'Yves Carchon sur "Choses vécues" (JL)


  Ce nouvel ouvrage de Jacques Lucchesi est une curiosité. Comment le qualifier ? Recueil de choses vécues, mais surtout livre sur la place des objets dans nos vies, de ceux qu’on utilise quotidiennement et qui nous renvoient à nous-mêmes, en nous contant notre propre histoire. Du moins pour peu qu’on se penche un instant sur notre relation entretenue avec ceux-là. Les objets ont certes leur histoire, mais les plus familiers portent aussi une part humaine et nous en apprennent beaucoup sur nous-mêmes. Ils nous révèlent notre intime à travers l’usage qu’on en fait. Que ce soient les objets imposés comme les lunettes, les chaussures, les clés, pantalons, préservatifs et réfrigérateur entre autres, ou qu’il s’agisse d’objets dont on pourrait peut-être se passer comme l’argent, le chewing-gum, la télévision ou le téléphone. Aucune hiérarchie dans cet hétéroclite florilège. J’ai eu un faible pour les stylos, le lit, les bagages, le pick-up et les livres, qui pourraient à eux seuls résumer une partie de ma vie…

Jacques Lucchesi en fait une liste très personnelle qui, mine de rien, au fil de la lecture, dessine un portrait de l’auteur et nous en dit bien plus qu’il ne faudrait... Mais n’était-ce pas le projet initial ? Au-delà de la drôlerie, du bizarre de certaine approche de ce monde d’objets qui nous entoure et nous aide à vivre, il y a une gravité en contrepoint, nous soufflant combien nous en sommes parfois dépendants, nous autres, pauvres humains. A la question : objets inanimés avez-vous donc une âme ? Jacques Lucchesi semble répondre : sans doute. Ils ont la part d’âme que nous leur accordons.

Merci Jacques de nous avoir ouvert à ce monde familier d’objets qui n’existent que parce que nous en sommes les utilisateurs et ne survivent dans le souvenir que parce que nous en gardons la mémoire !


YVES CARCHON


Choses vécues, Jacques Lucchesi, Sinope Editions, 11 €






Matthieu Lorin, Le tour du moi en 31 insomnies, Le Port d’Attache éditions., 2022, 38 pp., 5€

NDLR: Nous donnons à lire ici la note de lecture de Franck Merger parue dans la revue Phoenix n° 38



Matthieu Lorin vient de publier son recueil Le Tour du moi en 31 insomnies aux éditions du Port d’Attache. Par ce geste éditorial, le poète signifie-t-il avec un bel humour que son port d’attache est son moi ?

Ce recueil se présente, le titre y invite, comme une suite de 31 poèmes en prose, récits de vie, récits de rêves, récits d’insomnie, éléments d’une autobiographie refusée, fragments d’un miroir brisé, tesselles d’une mosaïque qui représente la condition et les réflexions d’un poète d’aujourd’hui. Le caractère hétérogène et hallucinatoire de cette suite au genre flou n’est pas sans évoquer certains recueils de Michaux, La nuit remue par exemple. Mais ici, la mescaline se trouve remplacée par le donormyl – et c’est là un effet de burlesque, d’humour jaune, caractéristique du recueil de Matthieu Lorin. La tentation lyrique, au double sens de musicalité et de mise en scène (illusoire) du moi, est représentée et déjouée tout à la fois.

Le poète évoque explicitement de grands modèles, poétiques ou non : Faulkner, Gary, Hemingway ; Guillevic, Rimbaud… Des voix poétiques se font entendre en sourdine : outre celle de Michaux, celle de Lautréamont (on entend ici un écho prolongé de ses « beau comme », là son goût pour la représentation des insectes) et celle de Baudelaire. Les textes de Matthieu Lorin qui évoquent l’angoisse s’écrivent sans doute dans les marges des allégories des « Spleens » des Fleurs du mal. Il y a d’ailleurs toute une mise en scène ultra-romantique de l’angoisse du créateur, avec ses chauves-souris, ses lunes insomniaques, ses crânes, son néant…

Ce qui se trouve mis en scène, c’est alors en réalité autant l’angoisse de vivre pour l’homme Matthieu Lorin, que l’angoisse qui vrille la cervelle du poète du même nom et qui pourrait se formuler ainsi : « Et si mes textes étaient de l’esbrouffe ? Et si je me battais les flancs pour capitaliser sur mon angoisse et faire hurler comme des loups mes poèmes, qui ne font entendre en fait qu’un insignifiant crin-crin ? Et si ma tentative d’atteindre à l’altitude de mes grands modèles était un échec ? » Les deux types d’angoisse se fondent en un : « Et si la recherche des vers poétiques ne débouchait que sur du papier noirci d’insincérité, destiné à être rongé par les vrillettes, les psoques, les termites et autres poux du livre ? Et si tout cela était néant ? »

Alors que trouve Matthieu Lorin quand il fait le tour de son moi ? Certainement pas le culte pur et simple de l’ego, mais un rapport ambivalent à la culture : elle nourrit, elle forme, elle devient la matière même de la vie et des songes, mais comment s’en dépêtrer quand on veut créer ? À cette question, Matthieu Lorin apporte ici une réponse, provisoire, précaire, instable – c’est-à-dire ironique : il ne s’en dépêtre pas, il en joue, il se joue de son moi avec humour.

L’humour grinçant et léger, la récriture burlesque et grotesque de modèles aimés et vécus comme inatteignables, c’est là que semble en réalité le port d’attache du poète – dès le titre de son recueil.

Franck Merger

Pierre Andréani : Litanie pour possession

 

 

 

 

 Ce nouveau recueil de Pierre Andreani, paru en ce début d’année aux éditions Sans escale, confirme l’évolution de son écriture poétique entamée avec Hormis la joie, en 2021. Ici plus de vers ample et narratif, comme dans L’écoeuré parlant (2019), mais une succession de courts poèmes secs et sans titre, sans aucune recherche du mot rare ou de la belle image. Il ne s’agit plus, pour notre poète, de fixer l’écume du  langage, mais d’interroger le processus même de l’énonciation poétique, quitte à briser le rythme prosodique et à éluder le « je » au profit d’autres formes pronominales. Pourtant, à le lire attentivement, c’est aussi de lui que Pierre Andréani nous parle, mais sur le mode du murmure:

Tandis qu'on vous

Travaille au corps

Ici,

La vilaine expression matinale

de votre voisin

Familiarité sans signification,

Brutale

 Reste que le vrai moteur de son écriture est la quête d’un art poétique sans facilité. Elizabethan clown, la coquette illustration de première de couverture de Will Kemp, ajoute à la dimension  hermétique de l’ensemble. Du beau travail, assurément, malgré quelques obscurités


 Jacques Lucchesi

(Litanie pour possession, 65 pages, 13 euros)

 

Jean-Luc Pouliquen : les 3 B, Gaston Bachelard, Nicolas Berdiaev, Martin Buber à Pontigny

 



 

  Si, sous l’angle philosophique, notre époque redécouvre des pensées antiques, comme le stoïcisme, par l’entremise d’habiles vulgarisateurs ; si l’on commente toujours la philosophie politique d’Aristote, de Hobbes ou de Rousseau, on a occulté, semble-t’il,  la richesse de la philosophie française de la première moitié du XXeme siècle. Loin d’être limitée à l’existentialisme sartrien et aux études  hegeliano-marxistes, elle vit l’émergence d’un courant de pensée plus spiritualiste : le personnalisme.

 Porté par des penseurs comme Emmanuel Mounier, Gabriel Marcel ou Maurice Nédoncelle,  le personnalisme devait attirer des philosophes étrangers que les convulsions de l’Histoire avaient contraints à fuir leurs pays d’origine. Ce fut le cas pour le russe Nicolas Berdiaev, en lutte contre le matérialisme soviétique, et pour Martin Buber, juif autrichien qui questionnait, tout comme Emmanuel Lévinas,  la réciprocité des consciences et la richesse de la pensée hébraïque. Quant à Gaston Bachelard, grand philosophe français des sciences, il fut aussi un esprit ouvert à la poésie et fit de l’imagination appliquée aux éléments du monde un vecteur de connaissance.

 C’est à partir des archives du centre de Pontigny et des rencontres philosophiques qui s’y déroulèrent  pendant plusieurs décennies, que Jean-Luc Pouliquen (poète et essayiste) a entrepris de revenir sur le parcours de ces trois figures majeures de la pensée et des échanges féconds qu’ils entretinrent jusqu’au bout. Il en résulte un petit essai (93 pages) richement documenté, mais que l’écriture fluide et sans jargon ne réserve pas qu’aux seuls spécialistes. En soi il constitue une parfaite initiation à la lecture de ces trois philosophes que l’auteur appelle – un peu cavalièrement – les 3 B.

On peut le commander, contre la modeste somme de 7,90 euros, en s’adressant directement à l’auteur : jeanlucpouliquen@hotmail.com

 

Jacques LUCCHESI

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Nous donnons ici à lire le scan d'une belle note de lecture d'Etienne Ruhaud ( parue dans la revue Diérèse n° 83) à propos du livre de Robert Roman, "Entre les gonds". 


Matthieu Lorin : Proses géométriques et arabesques arithmétiques



  Rares sont les premiers recueils de poèmes qui sont déterminés par un concept. Le principe de la sélection l’emporte souvent, durant la jeunesse, sur la rigueur d’une écriture orientée et homogène. Ce n’est pas le cas pour Matthieu Lorin qui s’est donné d’emblée une méthode et un champ de références symboliques pour organiser son imaginaire. C’est d’autant plus remarquable que la science – ici la géométrie – ne s’impose pas spontanément à l’esprit quand on songe à la poésie. Il y a eu certes Raymond Queneau et les mathématiques appliquées à ses Cent mille milliards de poèmes ou même l’expérience minéralogique de Roger Caillois élevée à la dignité poétique dans  Pierres , mais cela reste des exceptions. Du reste, la figure géométrique est, chez lui, moins un objet de méditation en soin que le propulseur d’une écriture de l’intime. Elle donne une forme à des sentiments qui resteraient obscurs et confus sans cela. Car c’est de son ressenti que nous parle avec une pudeur toute allégorique le poète :

« N’oublions jamais que le rêve de l’équerre est de dépasser les 90 degrés, celui du cercle d’avoir des recoins en briques où se terrer et que le compas aspire à l’équilibre.

Savoir cela est rassurant pour moi qui ne suis que biffures et hachures du temps. »

On mesure à cet extrait (qui constitue le poème 33) la richesse réflexive qui traverse ce recueil. Ailleurs, un peu comme des intermèdes, Matthieu Lorin nous propose des exercices de géométrie que même les meilleurs esprits seraient bien en peine de résoudre :

« Malgré la pluie, tracez à la craie blanche un cercle dont le rayon répondra à la distance qui vous sépare de vous-même. Le diamètre ainsi obtenu permet-il d’y faire naître un arc-en-ciel sur lequel se mouvoir librement ? » (Page 17).

Ce faisant il renoue avec la vieille tradition des énigmes poétiques et autres logogriphes que la modernité gagnerait à redécouvrir, ne fut-ce que pour la beauté des formules.

Il faut aussi parler des paramètres plus matériels de ce livre, son papier épais, sa typographie facile à embrasser du regard. Et, bien entendu, des nombreuses illustrations constituées par les aquarelles inspirées de Marc Giai-Miniet – qui est aussi l’éditeur des éditions du nain qui tousse. Tout cela concourt à faire de cet ouvrage un bel objet dont on ne se sépare qu’à regret une fois lu. A n’en pas douter Matthieu Lorin s’y révèle être un poète dont on n’a pas fini de parler.

(Editions du nain qui tousse, 52 pages, 14 euros)

                                                                        Jacques LUCCHESI


Pierre Andreani : Hormis la joie


  Naguère Pierre Andréani écrivait de longs poèmes, d'une dérision toute expressionniste dans laquelle on sentait sa révolte contre un ordre du monde injuste. C'était le cas encore, voici deux ans, pour L'écoeuré parlant (éditions Le Contentieux). C'est différent aujourd'hui, puisqu'il revient à la poésie avec un très coquet recueil, Hormis la joie (éditions Sous le Sceau du Tabellion). Ici ce sont des vers brefs, cassés, avec des césures improbables. Dans ce qui ressemble à un monologue intérieur, les mots appellent les mots dans une liberté à priori totale, les associations s'enchaînent, bousculant délibérément le sens et la syntaxe, éludant les articles, multipliant les infinitifs et les formes verbales intransitives.

On songe parfois à la prosodie nerveuse des petits poèmes de Bernard Noël rassemblés dans Extraits du corps. D'autant que Pierre Andréani distille, çà et là, des confidences personnelles, voire des opinions sur le monde actuel : « Ce que j'ai appris de l'Europe/est MUNDO ORBI » (page 56). On sent, derrière cette évolution formelle, la part du travail accompli et la réflexion qu'il a menée sur la chose poétique - même s'il déclare vibrer davantage que réfléchir à proprement parler. Tout est perdu, semble nous dire le poète, hormis la joie, titre (lui-même elliptique à souhait) qui donne son titre à cet ouvrage de 90 pages, dans lequel les Neuf sonnets parallèles qui le terminent ne sont pas sa moindre réussite.


On lira pour le pur plaisir littéraire la belle préface de Michel Ménaché. Et l'on méditera l'épigraphe de Pierre Lartigue : « L
a poésie n'existe que par ceux qui la lisent. ». C'est dire, chers lecteurs, quel rôle capital vous avez à jouer dans le devenir de cet auteur sensible et exigeant.

Editions Sous le Sceau du Tabellion, 13 euros.

Jacques LUCCHESI



Aurélie Lesage : Alice aux petites balles perdues

 




Si le malaise de la jeunesse n'est pas un thème nouveau dans la littérature – il suffit de songer à Musset et à sa Confession d'un enfant du siècle -, le XXeme siècle, en érigeant en classe sociale ce qui n'était alors qu'une classe d'âge, lui a donné un formidable coup d'accélérateur. Là dessus le cinéma est venu dédoubler le témoignage des écrivains, s'inspirant souvent de leur univers, amplifiant la portée de leur voix, créant des stars sur mesure – tel James Dean – pour un public d'adolescents de plus en plus important. Loin de laisser aux seuls auteurs masculins le monopole du discours sur le désarroi juvénile, les femmes se sont largement emparé de cette thématique, élargissant le spectre des comportements, créant des personnages – comme la Cécile de Bonjour tristesse - qui ont marqué l'imaginaire collectif. Depuis le monde a beaucoup changé ; d'autres menaces ont émergé et d'autres causes – comme l'environnement – mobilisent la jeunesse. Mais le malaise lié à sa condition n'a pas cessé pour autant. Il n'a même fait que s'accroître, renforcé par les nouvelles technologies et les réseaux sociaux.

C'est dans ce présent-là que s'inscrit le roman d'Aurélie Lesage, Alice aux petites balles perdues. Premier roman, avec son style en prise sur les tensions qui traversent notre langue, ses innovations et ses déformations mais aussi beaucoup de lyrisme, surtout dans les derniers chapitres. Alice, le personnage de la narratrice, adolescente pas encore déscolarisée (elle est en terminale et plutôt bonne élève), se laisse entraîner au hasard des rencontres, sans estime de soi, cherchant fiévreusement l'amour – le vrai – tout en relevant les défis les plus nihilistes. L'un d'eux – qui inspire le titre du roman – consiste à jouer à la roulette russe devant sa webcam, chaque matin pendant toute une semaine :

« Je ne pouvais pas refuser, Fred pouvait être convaincant. Qu'avais-je à perdre ? La vie ? Elle n'étais pas comme je le désirais, la vie. Au moins, cette petite expérience allait mettre un peu de piment dans mon existence si monotone. » (P. 25).

Le cœur de son lecteur, évidemment, se serre chaque fois qu'elle appuie sur la gâchette du colt Magnum (qu'elle trimballe un peu partout). Il faudra attendre la balle du dernier jour qui fera exploser, non pas sa cervelle, fort heureusement, mais son ordinateur dans les toilettes d'un bar. Gardons nous de la blâmer trop vite : car nous avons, un jour ou l'autre, tous éprouvé ce désir d'émotions fortes. Il fallait sans doute en passer par là pour entrer dans l'âge adulte et se satisfaire peu à peu d'une vie simple et routinière. Radiographie d'un monde en perdition autant que d'une âme égarée, ce roman passionnera toutes celles et ceux qui n'ont pas renoncé à comprendre cette époque rude et incertaine.


JDH Editions, 182 pages, 17 euros


Jacques LUCCHESI

« L’œil de l’œil des choses » JULIEN BOUTREUX, VOUS QUI RAMPEZ SOUS MA PEAU, LE CONTENTIEUX, 2020

 Le bestiaire est un genre à part qui, quand il est associé à l'imaginaire du poète prend une dimension toute autre : pourtant il n'est pas tant, ici, question de métaphore, mais plutôt d'une sorte d'évocation enfiévrée de la Nature. Une ode sans périphrase.

Même si l'auteur ne les catégorise pas (préférant l'ordre alphabétique), nous dénombrons plusieurs styles d'entités peuplant ce recueil. Parmi celles-ci les insectes, les reptiles, végétaux, et d'autres encore qui n'en sont pas (des bestioles) comme les pierres ou les flammes. Mais cela reste en grande partie du vivant négligé, dirais-je... Si les blattes « dures et pleines » et les chenilles « velues et urticantes » n’échappent pas au courroux du poète, d'autres espèces se voient peu ou prou sauvées, et c'est avec une étrange tendresse, matinée de crainte, pour ces animaux que l'on aime le moins que le poète vient caresser de ses mots le fourmillant biotope qui l'habite. Une manière de se faire pardonner, en tant qu'humain, de la manière dont nous les traitons ? Pas exactement.

Nous découvrons donc un homme recouvert de vivant grouillant, de « purs crapauds gras accroupis » ou encore de larves qu'il accepte dans son bain, et même si leur contact le révulse. Un narrateur assez résigné qui se laisse envahir, qui a arrêté de lutter. Il a perdu le contrôle. Bientôt, ce sont les méduses qui lui inondent l'estomac et qu'il ne digère pas. Les scolopendres : « créatures grouillantes qui rêvez dans l'ombre, mandibules patientes en embuscade » et dont la morsure comme une épée de Damoclès pend au dessus de la tête de notre poète aux abois. Une altérité totale, prise comme elle vient et respectée pour ce qu'elle est, mais qui n'en reste pas moins effroyable.

Bêtes qui colonisent l'esprit, l’assujettissent ? C'est par exemple le cas des araignées du soir dont le poète demande l'intrusion fatale dans son corps à demi-mort : « soyez mignonnes, je vous aime bien, infiltrez-vous, quand j'inspire entrez, quand j'expire restez (...) ». Nous voici possédés : les mains, « petites choses vivantes à coté de nous », les spasmes « logent dans les muscles, s'agitent parfois ». Nous ne sommes plus qu'un habitacle, un prétexte pour nos membres remuer et tout ce qui nous traverse comme force, amalgamé à la créature-reine qui enclenche l'anima de tout ce qui se meut à la surface du globe.

C'est, pour Julien Boutreux, l'occasion d'exposer la beauté dans l’ineffable et de s’atteler à l'établissement d'une métaphysique singulière du monde singulière. Ainsi le vol des oiseaux, « l'infime signe indéchiffrable à l'horizon lointain », idéal inatteignable pour un homme pesant ; au fond de la mer, des « poulpes qui saignez pour nous vous êtes autant de christs venus pour notre salut mais personne ne vous a entendus, vous prêchez dans un désert océanique », éternels mais ignorés octopodes à l'intelligence rare et qui s'offrent à la rédemption dans le monde du silence ; enfin les scarabées sur lesquels « Des hiéroglyphes oraculaires sont paraît-il gravés sur l'abdomen, pour qui saura les déchiffrer ». Une cosmogonie animale, pour le dire autrement, postulant une organisation dans les méandres, et pour finir « l'univers lui-même a la forme d'un œuf, macérant en son sein le sens d'un monde ultérieur »

Au terme de ce voyage sinueux, plus abattus qu'ébahis, nous effleurons quelques mystères. Le livre se ferme sur « l’œil de l’œil des choses » lui-même fermé ou ouvert, essence terminale qui dit ou qui se tait, qui englobe et qui écrase, et qui élève jusqu'au cieux cathartiques pour libérer, par le simple fait d'avoir lu.


PIERRE ANDREANI