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Pour Gérard Pons

 

                             



Ainsi tu es parti discrètement un jour de juin, toi l'enfant de décembre. Tu es parti comme on quitte une fête au petit matin, quand les convives sommeillent ou ont le dos tourné. Tu es parti la tête encore pleine de projets, comme tu me le disais au début de l'année, après que Var-matin ait consacré un bel article à ton parcours poétique.


Car en toi les mots ne se sont jamais taris. Ces mots inspirés que tu as essaimés dans des dizaines de recueils de poèmes et de contes. Ces mots qui jaillissaient spontanément de ta bouche et qui subjuguaient tous ceux et celles qui t'écoutaient, n'importe où, sur une scène ou dans la rue.


Tout comme ces délicates gravures que tes grosses mains burinées engendraient inlassablement, année après année, dans ton atelier du Castellet. Ces gravures qui enfermaient les formes simples du vivant et que tu distribuais généreusement autour de toi. Ce sont elles d'ailleurs qui sont à l'origine du livre*qui a scellé notre rencontre en 1992.


Qui, après toi, possédera un tel métier, pourra transmettre un tel savoir sur un genre artistique de plus en plus relégué aux oubliettes par la modernité? Le proverbe africain qui dit qu'«un vieillard qui meurt, c'est une bibliothèque qui brûle» n' a pas de plus juste exemple avec toi.


Les chiffres de l'état-civil ne sont que peu de choses. Ils ne disent que la durée d'une vie humaine, en aucun cas sa valeur. La tienne fut longue, certainement, mais ça ne peut être pour moi un motif de consolation. Seul le cœur peut juger du manque de l'ami ou de l'aimé.


Oui Gérard, tu vas me manquer. Ta voix vive et mélodieuse, tes prunelles azurées, me manquent déjà. Par ta vitalité, ton enthousiasme et ton sens de la liberté tu as été un maître de vie pour moi. Puissent ces quelques mots restituer, pour ceux et celles qui les liront, ton exceptionnelle humanité et l'intensité de notre relation!


* La plume et le burin, Les Cahiers de Garlaban



Jacques Lucchesi

Le 4 août dernier, une gigantesque explosion dévastait Beyrouth, faisant 150 morts et des milliers de sinistrés. A nouveau le monde entier avait les yeux tournés vers le Liban, pays depuis longtemps gangréné par les factions et la corruption politique. Tandis que la rue réclamait des coupables, d'autres, comme la poétesse libanaise Michèlle Accaoui Hourani, essayaient de fixer dans l'écrin des mots l'émotion générée par cette catastrophe. Nous donnons ici à lire l'un de ses poèmes, extrait de son recueil (à paraître) Tel un cèdre qui roucoule. JL


Explosion


La capitale de mon pays a péri
On la cherche sous les décombres
Les larmes des sinistrés
N’éteindront pas
Les flammes sous la cendre
Car le désespoir
De notre douleur
Est un tic-tac silencieux
Qui patiente et attend
Son explosion ultime
Dans le discours mensongers
De nos tyrans
Alors seulement nous renaîtrons
En oiseau qui percera
La longue nuit de son pays.


Michèlle Accaoui Hourani

Un jour le peuple kurde


Peuple éprouvé par l’Histoire que les Kurdes. On sait avec quels arguments militaires  la Turquie d’Erdogan considère leur demande d’indépendance et de reconnaissance politique, sans que la communauté internationale n’y apporte une réelle opposition. Ils ont pourtant été aux avant-postes dans la lutte contre Daesh pendant plusieurs années, repoussant avec une rare vaillance les sicaires fanatisés de l’EI dans le nord de la Syrie. Aussi, quand Ferruccio Brugnaro m’a envoyé ce poème en forme d’hommage, j’ai eu aussitôt l’envie de le faire connaître, tellement  son inspiration,  nourrie par les soubresauts du monde, est devenue marginale dans la poésie contemporaine. Nous le donnons à lire ici dans la traduction de Jean-Luc Lamouille.  J L

Un jour le peuple kurde

En ces jours la mort
Commande sarcastique
Sur toute la terre.
Le cœur des enfants kurdes
A genoux en ces heures
Brûle
Dans un martyre
Et une solitude
Cruels.

Où nous cacherons-nous un jour
Quand le peuple kurde
Descendra en aval
Dans nos villes
Sur nos routes ?

Baragouinerons-nous encore avec arrogance
L’ordre international
La convivialité, les règles civiles ?
Où nous réfugierons-nous, comment éviterons-nous la honte ?...

Un jour le peuple kurde
Descendra des montagnes
Avec le poids de l’extermination dans l’âme
Avec l’angoisse de ces nuits
Terribles et ces neiges
Avec la terreur glaciale
Des fusils pointés
Les bombes sur la tête.

Comment pouvons-nous évoquer encore l’amour
Comment pouvons-nous évoquer encore la vie ?
Il n’y aura aucun abri
Nous ne trouverons aucun abri.
Le peuple kurde reviendra en aval
Un jour…
Nous ne trouverons plus, nous ne trouverons plus
D’explications claires
Nulle part.

Ferruccio Brugnaro

UN ÉCHO SI PROCHE





Les nerfs parfois nous trahissent.
Certains lieux étranges semblent exciter notre imagination au point de nous faire perdre quelques instants tout contact avec le monde réel – celui du moins qu’à tort ou à raison nous prenons pour tel.
Ainsi serais-je fort étonné d’être la seule victime des sortilèges délicatement sulfureux du Casino Venier, l’un des bijoux les mieux cachés de Venise, une de ces délicates « folies » où une aristocratie déclinante commettait à l’abri des regards indiscrets ses dernières et bien réelles folies.
Monter les quelques marches étroites qui donnent accès à cette minuscule bonbonnière rococo crème, turquoise et rose s’avère parfois périlleux pour notre raison, mon histoire personnelle en témoigne. À mon grand dam, devrais-je dire, et pourtant je n’arrive pas à regretter l’incompréhensible incident qui m’a valu quelques années d’une psychanalyse aussi déplaisante et infructueuse que ruineuse, comme il est d’usage.
Du moins ai-je échappé, quoique de justesse, à l’internement psychiatrique chaudement recommandé par l’autorité médicale qui, à défaut de cette solution radicale, a poussé la bienveillance jusqu’à me rendre dépendant de divers anxiolytiques impuissants à faire retomber la fièvre qui depuis me possède et ne me quittera que quand je saurai ce qui s’est réellement passé ce soir-là.
Ce que j’ai vécu, ou crois avoir vécu, je n’ai jamais osé le raconter, c’est pour le coup qu’on m’enfermerait !
Mais cette histoire me hante au point que je retourne régulièrement sur le lieu de l’énigme, en quête d’une clef qui m’échappe et sans laquelle la folie finira par avoir raison du peu de santé mentale qui me reste…
Je n’en peux plus de vivre seul avec ce souvenir sans cesse ressassé, un souvenir dont il est impossible que je me souvienne puisque cet événement n’a tout simplement pas pu se produire – et semble pourtant s’être produit !
Il paraît que dire les choses parfois libère. Quitte à finir enfermé, brûlons nos vaisseaux ! Voici les faits – les faits ? Les fées, oui ! Ou les démons…

C’était jour de vernissage au Casino Venier où j’exposais quelques aquarelles, horizons marins et lagunaires en parfait accord, me semblait-il – et combien j’avais raison ! –, avec les couleurs du salon, ce rose et ce vert turquoise passés, si délicats et si ostensiblement fragiles. Les angelots de stuc du plafond rehaussaient de leur crème fouettée ce qu’aurait pu avoir d’un peu mièvre tant de suave raffinement.
Il y avait un peu de monde, des amis, des inconnus, j’avais préparé toute une mise en scène un peu prétentieuse, portée par quelque prurit démiurgique mal refoulé. Je comptais parler de cet infini dont l’horizon, qui recule sans cesse et qu’on n’atteint jamais, donne à notre vue infirme une image aussi approchée que possible.
Je voulais évoquer du même coup ce présent perpétuel, fait de tout ce qui, au moins un temps, survit à la fuite du temps, ce vécu que nous partageons sans le savoir avec ceux qui nous ont précédés et qui espéraient que leurs successeurs en hériteraient.  
J’avais en toute logique décidé d’appeler Vivaldi au secours de mon envie d’atmosphère, et j’attendais beaucoup de l’effet stéréophonique produit par sa musique sortant des ouïes derrière lesquelles étaient autrefois cachés les musiciens, remplacés pour l’occasion par des enceintes acoustiques de référence.
J’avais choisi le concerto per eco in lontano, et la peinture avec laquelle il était censé entrer en résonance était une grande aquarelle évoquant l’aspect le plus éternel de la lagune, l’insaisissable et perpétuel jeu des couleurs de la lumière entre l’air et l’eau.
Pour plus d’effet, le concerto devait commencer à l’instant même où s’éteindraient toutes les lumières, à l’exception du petit projecteur centré sur mon aquarelle intemporelle, restée seule visible, et ainsi présentée comme une révélation de l’invisible.
C’est bien ce qui se passa. La musique commença, l’aquarelle s’illumina, le public cessa de respirer.
Mais à l’instant où intervint dans le lointain le premier écho du thème initial, je perdis conscience. À peine une seconde, le temps que mes yeux s’habituent à la pénombre dans laquelle baignait le salon. De nombreuses bougies l’éclairaient assez chichement et accrochaient de mouvants reflets lumineux aux perruques poudrées et aux brillants costumes d’une douzaine de personnes d’allure aristocratique fort occupées à suivre les joueurs d’une table de baccara.
J’avais la même sensation d’irréalité que lors des crises de somnambulisme qui avaient jalonné mon enfance de moments incompréhensibles et fascinants, durant lesquels j’errais entre rêve et réalité sans plus savoir où j’étais, ni même si j’étais encore quelque part.
C’est ainsi qu’il m’a semblé passer la nuit à jouer gros jeu, non sans avoir, au point du jour, une discrète aventure sur le sofa du boudoir attenant, en compagnie de la contessa V…, une jeune personne des plus délurées, dont l’expertise me procura l’excessive jouissance à laquelle je dois sans doute d’avoir, en même temps, repris connaissance et perdu toute contenance.
Au moment où j’ai rouvert les yeux, la directrice de l’Alliance Française entamait sa présentation de mon exposition en évoquant avec un enthousiasme contagieux « ce présent perpétuel qui donne à ces peintures intemporelles leur caractère universel ».
« Je n’ai perdu conscience qu’un instant » me suis-je dit, « j’ai rêvé, j’ai dû halluciner, comme autrefois – comme toujours. »
J’avais parlé tout haut sans m’en rendre compte, et ma voisine m’a chuchoté : « Tu te sens bien ? Il y a un instant, tu avais l’air, comment dire, absent… »
Je n’ai rien répondu, ce simple mot, absent, m’avait fait venir les l armes aux yeux.
Il m’avait paru tellement réel, ce rêve…
J’ai fourré la main dans ma poche pour y prendre un mouchoir en papier, et mes doigt se sont refermés sur une pièce de monnaie que je ne me souvenais pas y avoir mise. Elle était en or, portait le lion de Venise, c’était un sequin, ce fameux ducat d’or vénitien qui a sans doute eu cours plus longtemps qu’aucune autre monnaie au monde.
Sidéré, j’ai cherché dans mon autre poche, dont j’ai tiré un mouchoir de batiste brodé d’entrelacs aux couleurs du Casino, crème, rose et turquoise, ce même mouchoir dont je me rappelais tout à coup m’être servi dans mon rêve pour essuyer le verre de l’aquarelle intemporelle qui était déjà présente au mur. La contessa V… me l’avait tendu afin que j’efface les traces de doigt que j’avais faites en redressant le cadre juste avant que commence la musique.
J’ai couru à l’aquarelle. Mes empreintes avaient disparu.
Pourtant, au dos du cadre, la date n’avait pas changé, c’était bien 2018.
Autour de moi, les invités me regardaient, se regardaient, commençaient à prendre leurs distances, à faire de la place à l’énergumène hagard qui, les yeux lui sortant de la tête, chevrotait sans fin : « L’aquarelle, elle était là-bas aussi, elle y était déjà, tout à l’heure, et puis le ducat… »
Il y avait un médecin dans la salle, ils s’y sont mis à tous, ont fini par me calmer, j’avais rêvé bien sûr, le surmenage, le stress, l’exposition, Venise enfin…
Mais au fond de moi brûlaient les bougies, brillaient les pièces d’or et les yeux pétillants de la contessa.

Le lendemain, complètement remis et me moquant in petto de mon incurable imagination, je suis revenu chercher les enceintes dans le réduit des musiciens. Lorsque je les ai soulevées j’ai remarqué sur le sol quelques grains de poussière jaunâtre. Pris de soupçon, j’ai humecté mon index de salive et ai passé la langue sur cette poudre rêche.
Il s’agissait bien de cette colophane indispensable à l’archet des instruments à cordes, qui ne sonneraient pas sans elle…
« Le ducat est un faux, il n’est pas en or. Mais c’est un faux d’époque… ». Me certifia plus tard le numismate que je consultai. « Et pas sans valeur ! ». Ajouta-t-il.
Là où je n’ai plus eu de doutes, et de là date ma folie, puisqu’il est impossible que ce qui est arrivé soit arrivé, c’est quand mon médecin de famille, quelques jours plus tard, rédigeant son ordonnance avec un sourire narquois, m’a prescrit des antibiotiques.


Alain SAGAULT

UN MÉTÉORE


Voici un texte inédit d’Henri-Michel Polvan ; un de ces magnifiques portraits dont il a le secret et qu’il a déjà distillés dans un premier recueil d’Epaves. En l’occurrence, si celui-ci nous touche autant, c’est qu’il ressuscite – littérairement parlant – une figure méconnue de la bohème marseillaise des années 70. Avec l’évocation de cette vie prometteuse et trop tôt éteinte, c’est un véritable Memento Mori qu’il nous livre dans une langue plus ciselée que jamais. Sachons l’apprécier à sa juste valeur. J L   


« Faut pas faire de concessions, disait-il. Faut pas ! Je grimperai sur la scène tel quel, fringué de ce jean et de cette chemise, et on verra bien si mes chansons sont de taille à me soustraire aux impératifs vestimentaires. »

Le jeune homme qui parlait ainsi s’appelait Michel Cuvillers. Il ne jugeait pas utile d’aliéner son art aux artifices du look. Il refusait de caresser le public dans le sens du poil, homologué par les clowns pathétiques du show-business. Il écrivait des chansons, qu’il chantait, et ne vivait que pour chanter les chansons qu’il écrivait. Il en chantait aussi beaucoup d’autres, signées par des auteurs compositeurs qu’il aimait, et qu’il interprétait souvent mieux, souvent beaucoup mieux, que ne le faisaient ces derniers.
Pourtant, à l’exception d’une bande d’amis qui le piégeaient régulièrement autour d’une bouffe, n’attendant que le moment de le voir dégainer sa guitare et s’installer sur un rebord de table pour leur balancer tout son répertoire, personne – au sens viscéral du mot – ne l’entendait. A l’instar des météores qui traversent incognito le temps et l’espace, et dont on ne connaît jamais l’existence que par le communiqué laconique de quelque astrophysicien de service, il y a comme ça des artistes dont le tracé lumineux se résume en quelques brèves dans le registre poussiéreux des coupures de presse. De là à dire que cette chronique relève du genre, il n’y aurait qu’un pas. Sauf que, bien que s’inscrivant dans une page tout aussi précaire du grand cahier des inanités, son propos diffère du fait médiatique en ce qu’il ne répond qu’aux appels de l’émotion.

L’auteur compositeur Michel Cuvillers n’eut pas le temps de surprendre le “grand public” en flagrant délit de désenchantement. Le printemps de l’année 1974 le rafla à notre amitié à l’âge de 28 ans : leucémie foudroyante. Ma dernière entrevue avec ce long garçon fou de musique eut pour cadre la clinique où il attendait avec impatience qu’on le remît sur pied. Prévenus par sa mère, ignorante de la gravité de son état, quelques amis, dont j’étais, passèrent le voir ; le genre de visite éclair où l’on apporte une friandise, des sourires, un bouquin, et, si possible, de quoi se marrer un brin en se serrant les coudes, à la barbe de tout l’attirail des misères passées et des épreuves qui nous pendent au nez. C’était un mercredi ; Michel souffrait plus que nous ne l’avions imaginé, mais la seule plainte qu’il exprimait tenait à sa crainte de ne pouvoir assurer un concert prévu pour le samedi suivant. L’éventualité d’une défection le minait ; il n’avait qu’un mot pour dire son désarroi : « Il faut qu’on me retape rapidos ! »

Le samedi en question, il s’éteignait, annulant du même coup un autre proche rendez-vous avec ses amis du Groupe Voix[1], au nom desquels je l’avais prié d’assurer la partie musicale d’une soirée en hommage au poète Jean Malrieu. L’affiche annonçant sa participation ne fut pas modifiée, mais sa présence fut réduite à l’ersatz d’une bande son.
A remuer la tourbe du temps, on extrait parfois des pépites dont l’éclat nous mange  les yeux. On reste alors seul à seul avec la nuit habitée du révolu, et de ses profondeurs remontent des visages et des voix dont la présence est si réelle qu’il n’y a d’abord que de la douleur à les accueillir dans le sas illusoire du souvenir. Peu importe, on persiste, on transcrit, insensible au devenir insignifiant de ces hirondelles d’encre, avant que ne les fossilise le glacier des pages. A la longue, cependant, on s’avise qu’ayant pris de l’épaisseur, l’arbre de la vie offre un atout fortuit : les fantômes qu’on invite à sortir de l’oubli se posent comme des oiseaux sur des branches où l’on peut désormais suspendre des balançoires. Ne pesant que le poids de leur image, il arrive même qu’ils y viennent en nombre, et c’est une joie de les voir se balancer dans le soleil. Parce qu’il fait toujours soleil autour des balançoires. Et quand il fait soleil, on chante. C’est le moment où, dans les veines du vieux bois, une faille s’ouvre par où se faufile un air de revenez-y qui a le goût sucré de la vie…
Il n’en faut pas plus, quelquefois, pour que la dictature de l’âge perde un peu de sa rosserie. Ainsi, il arrive qu’on rajeunisse, l’espace d’une chanson. C’est mon cas, lorsque la belle, l’étonnante voix de Michel Cuvillers, vient peupler d’arpèges l’épais feuillage que je traîne. Et je me peuple de ses chansons quand éclatent les premiers lilas par-dessus les vieux murs de Marseille – Marseille qui fut sourde à l’endroit de Michel escaladant tous les soirs le haut quartier de Vauban pour rentrer chez lui, longtemps après minuit, guitare au poing, aphone, crevé de fatigue, humilié dans son art et dans sa volonté furieuse de chanter la vie, par tout ce que la cité contemporaine – et là, n’importe laquelle ! – peut compter de tueurs parmi les indifférents et les niais.

Au nom du droit de rêver, on se console en se disant que la dynamique du souvenir, qui procède de l’enchantement, sécrète des talismans qui ont le pouvoir d’endiguer les hordes de l’indigence émotionnelle. On s’ingénie à croire que le travail de sape du crétinisme proclamé n’aura jamais totalement raison de la poésie, du défi de subversion poétique… Il est vrai que, tant bien que mal, et malgré toutes les forces qui participent de la stérilisation culturelle, Michel demeure parmi nous, dans toute la présence de sa musique, de ses poèmes et de sa voix ; il germe au fond de nos yeux. Peu que peu, chacun y allant de sa manière, nous le perpétuons.
Ici même, en ce moment, dans la mouvante forêt des mots qui investit la page, je le vois. Moitié assis, moitié debout, il est là, devant moi, qui accorde sa guitare à l’aide d’une vodka-orange sirotée à petits coups. Pincée entre les pattes du V que forment l’index et le majeur de sa main droite, une Stuyvesant se consume, libérant les hiéroglyphes bleus d’une partition en devenir dont les virevoltes s’évanouissent en touchant le plafond… Indifférent à tout ce qui n’est pas la composition qui l’occupe, Michel tripote nerveusement son instrument, il lui parle, il l’insulte, quelquefois. Drivant littéralement sa musique, explorant mot à mot le texte appelé à lui faire l’amour, il peste comme un diable contre un accord rebelle, en chassant avec de brusques mouvements de tête la lame de cheveux qui lui retombe instantanément sur le nez. Finalement, l’accord maîtrisé obtempère : « On peut y aller », dit l’artiste, en écrasant la Stuyvesant. Et tout de suite ça démarre, pas la moindre transition ; c’est d’emblée, un peu comme par effraction, qu’on entre dans le poème.
Dans la seconde qui suit, cédant à l’impatience où il était de jouer son deus ex machina, le décor alentour se met à fondre, renvoyant les murs à leur transparence, gommant d’un revers de page la date du calendrier, charriant sans ménagement la pièce où je travaille, et moi avec, dans la soixante-seizième dimension qui, à cette heure, est celle de la pensée en action, au service de la rêverie… Et ce brusque changement de tableau, c’est le présent qui capitule. Rien de moins.
Il est temps, maintenant, que les amis rappliquent. Je les entends d’ailleurs qui s’installent, s’entassant de leur mieux et sans bruit dans tous les recoins disponibles du petit plateau de théâtre où nous avons régulièrement rendez-vous. J’espère qu’ils seront tous là, je les compte… Oui, pas un ne manque. Vivants et morts, tous sont présents et en pleine forme, disponibles, dans une moyenne d’âge où le passé n’a encore rien composé. Ils sont tous là, et ça pète le feu, aussi présents que l’était Michel à son propre enterrement, sur les visages de ses complices en poésie, Jean Malrieu en tête… Et jusque dans cette pluie de printemps qui accompagna jusqu’au bout le cortège, l’entraînant, par la seule magie d’une mélodie, jusqu’aux écluses de la rue Grange-aux-belles, où il pleut, dit la chanson…

H-M POLVAN




[1]
                Durant les années 70, le Groupe Voix, de mouvance surréaliste, dont H.M.Polvan fut le concepteur, rassembla à Marseille des artistes de tous horizons : poètes, artistes peintres, auteurs compositeurs, écrivains, dramaturges, comédiens, avec le projet de "repassionner" la vie.

Complainte d'un arbre, de Michèle Hourani


Poétesse libanaise d’expression française, Michèle Hourani est l’auteure de plusieurs recueils de poèmes, dont  Au bord du ciel, un chemin  paru cette année aux éditions l’Harmattan. Par ailleurs, trois de ses poèmes ont déjà été  adaptés en chansons. Profondément lyrique et traversée par une inquiétude métaphysique, son œuvre questionne l’absurdité du monde actuel. Comme cette  Complainte d’un arbre  qui, sur un mode allégorique, rappelle la fragilité de la paix au Liban. Nous la donnons à lire accompagnée par une calligraphie de l’auteure. J L



Complainte d’un arbre

Je suis le grand chêne
M’avez-vous reconnu ?
Le seul grand arbre
Qui reste dans l’avenue

Je suis profondément enraciné
À l’entrée de votre cité
Dans les nuages, les yeux levés
Et les branches bien déployées

J’accueille les gens pressés
À grands bras ouverts
J’ombrage les oiseaux de la terre
Et les rêves des bien-aimés

Ma terre s’est rétrécie
Car la ville s’est agrandie
Ce qui m’effraie la nuit
Ce n’est pas mon ciel gris

C’est que par un jour ensoleillé
On oubliera mon existence passée
Car je serai mort calciné
Par une belle voiture piégée !

Michèle HOURANI



   Auteur-compositeur et interprète, Lena Lesca donne de nombreux récitals poétiques dans notre région. Nul doute que "Célébration de l'eau", qu'elle a déclamé le 6 mai dernier à L'Isle sur Sorgue, a dû captiver les spectateurs venus l'entendre. Nous en donnons ici un extrait significatif, preuve que la poésie peut encore témoigner avec brio de l'actualité la plus tragique. J L                          




                              LA PLAINTE DE L'EAU


« L'eau dans sa masse marine avait les flancs offerts aux errances explorations émigrations aux approches espérance de l'autre du différent

Mais aujourd'hui le différent dans un corps d'ébène souvent
Est épinglé comme papillon de nuit refoulé expulsé noyé
Par l'odieuse imposture du pâle décrétant par arbitraire arrogance
Suprématie de la blancheur suprématie de la richesse due pourtant parfois
A des richesses pillées soustraites à ce différent

Et les mers autrefois tombeaux pour des pêcheurs soldats téméraires navigateurs
Creusent aujourd'hui de nouvelles tombes en leur profondeur
Pour accueillir ce différent tant hommes que femmes et enfants
Chassé de sa terre par l'extrême violence du climat de la misère et de la guerre
Ces fléaux pour grande part à notre occident imputable
Aujourd'hui les mers saignent de notre indignité

Les mers saignent et de la terre aussi s'élève une plainte
Car en elle aussi se creusent des tombes pour accueillir des humains
Par milliers chaque jour par millions chaque année privés de cette eau vitale
Ecouter la plaine de l'eau  l'eau criminellement gaspillée
Criminellement polluée criminellement non- partagée
L'eau dans tant de contrées rare précieuse attendue recueillie
Par de longues files de femmes sur la tête portée balancée
Par tant de prosternations prières invoquée suppliée
Ecouter sa plainte et demain il le faut la rendre à nouveau respectée
Comme devrait l'être la terre criminellement exploitée
L'air criminellement souillé

Les peuples pieds et poings liés dans les serres du capital
Qui confisquent ces biens humains ces droits humains
Sauront-ils secouer ces nouveaux esclavages cette soumission à l'argent – roi
Décrétée par quelques-uns pour la grande misère des autres
Sauront-ils inventer pour une autre civilisation d'autres repères
Sauront-ils préserver leur réflexion leur marginalité d'esprit
Face à la haute main des affairistes face à la tyrannie des vendeurs
Le sauront- ils ? »

Lena LESCA
     

« Pas de femme », poème de Thierry Dessolas


Avec Thierry Dessolas, voyageur retrouvé sur l’océan du Web, c’est tout un monde qui resurgit dans  ma mémoire : celui des années 80 et des fanzines de poésie qui fleurissaient tous azimuts. Veut-on quelques noms où nous avions nos entrées ? La Poire d’Angoisse, Le Dépli Amoureux, la Guirlande d’Electre ou encore Cortex de nuit. Un seul mot d’ordre alors, pour les jeunes poètes que nous étions : l’expérimentation de tous les possibles verbaux. C’est ce même souffle, dans la mouvance de la poésie orale, que l’on retrouve dans le poème qui suit. J L




Pas de femme, pas de troupeau
Pas de témoin, pas de crime
Pas de géant, pas de rêve
Pas de socle, pas de statue
Pas de fumée, pas de feu
Pas d’ici, pas de ça
Pas de cap, pas de cheveu
Pas de bec, pas d’aile
Pas d’elle, pas de lui
Pas d’heure, pas de train
Pas d’herbe, pas de terre
Pas d’os, pas de soi
Pas de tir, pas de sens
Pas de vue, pas de vous
Pas d’art, pas d’air
Pas de porte, pas de chance
Pas de monde, pas de sortie
Pas de deux, pas de mais
Pas de ciel, pas de quoi
Pas de voile, pas de mariée
Pas de son, pas d’image
Pas de jeu, pas d’autre
Pas de problème, pas de solution
Pas de nouvelle, pas de Roland
Pas d’olifant, pas de charge

Thierry Dessolas

Pour présenter Ferruccio Brugnaro

 Né en 1936, Ferruccio Brugnaro est un poète italien  dont l’œuvre se caractérise par un fort engagement social. En 1980, à Milan, il sera ainsi l’un des co-fondateurs des cahiers de culture ouvrière Abiti-Lavoro.Ses premiers écrits, dès 1965, paraissent sous forme de tracts polycopiés et collés sur les murs. Ils seront par la suite publiés en volumes par l’éditeur Bertani. Progressivement, il va collaborer à de nombreuses revues littéraires, tant en Italie (La Fiera Letteraria, Nuovi Argomenti) qu’à l’étranger (France, Allemagne, Angleterre, Espagne, Grèce, Chine).  Aux USA, la maison d’édition Curbstone a publié, en 1998, First of sun, une anthologie de ses poèmes traduits par le poète Jack Hirschman. En 2011, une autre anthologie, The day will come,  est parue aux éditions CC Marumbo, de Berkeley. Nous présentons ici, avec sa traduction française, l’un des poèmes qu’il nous a récemment adressés.
J L

C’è una stella, Maria, stasera                               
                                                        

C’è una stella                                                     
                   Maria                                                                 
                  stasera                                                                  
cosi limpida e grande                                        
come la lotta che gli sfruttati                            
stanno sostenando                                              
                        ora nel mondo.                             
E cosi aggressiva e penetrante                             
                       che mi toglie                                               
         ogni corragio di parola.                                   
E come il tuo cuore,                                              
                        Maria.                                                                    
E bella                                                                  
come la terra che stiamo costruendo.                                                                                                                 
                                                                              

Ferruccio Brugnaro                             

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 Il y a une étoile, Maria, ce soir


Il y a une étoile
         Maria
         ce soir
 aussi limpide et grande  
 que la lutte que les exploités
 sont en train de soutenir
            en ce moment dans le monde.
          
  Elle est si agressive et pénétrante 
            qu’elle m’enlève
            le courage de parler.
,          
  Elle est comme ton cœur,
                                    Maria                    
  Elle est belle
Comme la terre que nous sommes en train de construire.
                                                                                               
                                                                              

(Traduction de Béatrice Gaudy)

Voici les choses

Voici les choses. Voici les choses alignées. Voici les choses que je connais. Je les sais. Je les ai lues, parcourues, sues, suées, éructées. Elles sont là. Ce sont des choses. Que des choses.
Plaf. Elles font Plaf quand on les sort un peu à l’air libre. Elles ne tiennent pas le choc. Elles ne tiennent pas la route.
Plaf elles s’écrasent, lamentables. En dehors des doutes elles ne sont plus rien. En dehors de leurs manies elles n’ont que peu de consistance, de chair, de vie, d’envie. Elles sont mais elles sont peu. Si peu de chose.
En dehors de ce que je subis elles s’écrasent et oublient de devenir envahissantes. Elles sont purulentes. Elles ne pullulent plus. Elles sont couvertes de pustules
J’aime les voir. J’aime quand elles sortent et s’étalent ainsi devant moi. Elles ne sont plus que laideur. Elles ne sont plus. Que si peu de chose.
Ces choses que voici.
Je les sais, je les connais. Les voici.
On dit des choses qu’elles sont finies. On les dit bien faites. On les dit ainsi. Les choses les choses, on les dit de mille façons. Mais sait-on ce qu’elles disent, sorties de nous ? Sorties d’ailleurs. Venues sans prévenir.
Enfant elles étaient plus faciles. Elles étaient inconnues. Elles passaient. Elles insistaient mais il suffisait de regarder ailleurs, de voir la mue nue d’un insecte parti vers une autre écorce pour célébrer cette enveloppe vide, oublier les choses qui faisaient le vide en soi pour leur préférer le vide de la vie qui change et mue. Enfant il suffit de grandir pour apprivoiser les choses. Enfiler une paire de bottes pour sauter dans les flaques. Jeter ses pas dans les tas de feuilles mortes. Tenir ainsi à distance les peurs. Ces choses qu’on ne sait pas encore nommer mais qui gardent les yeux ouverts sur nos joies pour mieux nous les faire oublier. Tenir la distance de tout ce qui reste à vivre et se perdre dans les bois. Aimer la forêt et s’y adonner à la joie. Tenir la distance et les tenir.
Enfant ça semblait plus facile. Il suffisait de détourner le regard, de serrer plus fort une main, de se savoir aimée le lendemain par la meilleure amie de l’école, il suffisait, il suffisait d’avancer et d’oublier.
Un jour, moi je ne sais pas lequel, les choses ont suivi mon regard. Elles se sont mises dans la mue que j’observais et j’ai vu alors une peau vide, une peau morte, et j’ai eu peur alors de la mort. Elles se sont mises dans l’écorce de l’arbre et elles sont devenues parasites qui attaquent l’arbre et peuvent le faire mourir, espèce d’infiniment petit qui s’attaque à l’infini grand majestueux. J’allais perdre là un ami, un socle, un dieu. Elles se sont même mises dans mes bottes de pluie et les flaques sont devenues boue, et les feuilles mortes se sont transformées en piège tant elles glissaient et se mouvaient. Les choses se sont glissées entre ma main et la main qui me tenait, elles m’ont dit des choses sur la perte et la séparation. Elles ont mis des épines sur nos peaux. Plus on serrait et plus on avait mal. Les choses ont désagrégé la force de la main qui me tenait. Les choses ont presque réussi à me désagréger alors. Je ne sais plus quel âge j’avais. Mais je l’avais cet âge et il ne m’a pas quitté. Là s’origine le noeud de la solitude. Là se passe toujours le bal des choses.
A force, il est possible d’en faire des amies de ces choses là ! Enfin… pas des amies mais des choses supportables, à tenir à distance, il faut pour cela bien les ranger, les ordonner, par ordre de grandeur ou d’apparition, par ordre croissant ou décroissant. Se défouler dans le rangement. Le faire et le défaire. Contempler son œuvre et le détruire pour essayer autrement. Essayer de classer par ordre de grosseur, calculer l’embonpoint de chaque pièce et ranger, encore ranger, selon le diamètre, ordre croissant ordre décroissant. Imaginer d’autres critères de rangement, la couleur, la nuance, l’odeur, le paraître, la mine, le souffle, l’air…
A force d’ordonner et de ranger ça occupe l’esprit par les choses mais ce ne sont pas elles qui occupent la place, c’est l’esprit qui choisit de les mettre dans son centre. C’est pas pareil. C’est déjà reprendre la main. C’est déjà mieux que de subir. Les choses ne deviennent pas tout à fait des amies mais elles restent à leur place, celle que je choisis dans mon esprit.
Ca ne dure jamais longtemps. La sédition est courte. Vite elles s’ébrouent, reprennent du piquant, du poil de la bête et tout autre attribut et se jettent sur le devant de la scène à vouloir chanter comme bon leur semble, chanter à tue tête, de voix pointue de contrebasse, voix de tête, voie de bazar
Là, elles gagnent. Après le répit elles gagnent toujours en force.
Les voir s’écrabouiller au sol n’est qu’un très lointain souvenir. Se remémorer quand je les ordonnais et qu’elles m’obéissaient est de la nostalgie pure sans queue ni tête, sans raison ni affect ; ça ne sert à rien, c’est perdu d’avance. Cette nostalgie est comme un brouillard vaporeux, le truc qui poisse et qui ne sert à personne. La nostalgie peut se faire lanlaire, j’ai à faire quand les choses sont sur le devant de la scène.
Ce que j’ai à faire en fait, une fois toutes mes ruses épuisées, c’est d’attendre qu’elles se fatiguent de leurs danses et de leurs chants à tire-larigot sur le devant de la scène. Il ne faut pas leur prêter plus de force que ça, elles finissent toujours pas s’user. Un peu… mais c’est déjà ça. Un peu signe de lassitude, une voix qui se perd plus vite dans les aigus, un pas qui se déchaîne moins vite, un bras ballant au lieu d’être dansant et c’est le signe qu’elles s’amenuisent, se fatiguent d’elles mêmes, les choses. Cet infini instant de vide est à capter, faut pas le rater ! Et là, hop, sans avoir l’air de rien, sans savoir d’où vient cet air, il faut détourner le regard. S’appesantir sur la première chose donnée, une autre chose, une chose de l’extérieur, une chose de l’air libre. La regarder et s’y arrêter. Vouloir rêver. Désirer regarder et par le regard seul refuser d’exister ailleurs. S’abîmer dans la chose de l’air.
Pullulent, pustules, les voilà pliées, voici les choses.


Sarah GRANEREAU  

Trop tôt, hélas, trop tôt


 C’était en 1985 : je fourguais mes premiers poèmes  et mes premières chroniques à des fanzines et des revues de poésie. Eric Tremellat, un ami d’Aubagne, avait lancé Cortex de nuit – quelques feuilles photocopiées dans une pochette en plastique – et j’allais m’y adjoindre en essayant d’y apporter quelques améliorations dans la forme et la pagination. Deux numéros spéciaux, qui rassemblaient le gratin des poètes d’alors, allaient naître en 1988-89. Avant que nous ne mettions la clé sous la porte, ruinés par les frais d’imprimerie.
Tremellat, qui ne manquait pas d’idées, avait compris la nécessité de faire sortir la poésie de ses supports habituels. C’est ainsi qu’avec un autre ami poète, il avait lancé une ligne de tee-shirts avec quelques vers (de lui) sérigraphiés côté face. Pendant des années j’ai ainsi arboré, dans le gymnase que je fréquentais alors, un tee-shirt bleu-ciel où s’étalaient ces mots : je vis un temps/ où voir est sans limite. On me regardait comme un original, mais tant pis. Quelques grammes de poésie dans un monde de brutes…Faut-il dire que cette initiative, pourtant réfléchie, ne trouva jamais les faveurs du marché?
Aujourd’hui, dans un article publié dans le Nouvel Obs du 30 novembre 2017, j’apprends qu’une jeune poétesse indo-canadienne, Rupi Kaur, a eu la même idée plus de trente ans après. C’est ainsi que le couturier Prabal Gurung a clôturé, cette année, son défilé de printemps avec une veste noire où était brodé un poème de Rupi : Nos dos/racontent des histoires/ qu’aucun livre/ n’a le courage de porter. Une fulgurance, à l’instar des nôtres, qui a confirmé le succès que recueille actuellement cette poétesse : un de ses recueils, Lait et miel, s’est écoulé à 2,5 millions d’exemplaires et a été traduit dans 25 langues. Même concision imagée, même démarche de déterritorialisation poétique. Et, néanmoins, une réception complètement différente. Loin de moi l’idée de vouloir attaquer en justice Rupi Kaur pour plagiat. Car les idées circulent librement dans le temps et l’espace ; et, parfois, elles trouvent le terreau favorable pour s’épanouir. Il faut croire que celle-ci s’est incarnée en nous trop tôt, hélas, trop tôt.


Jacques LUCCHESI

Dédicaces


Dans le petit monde des Lettres, l’auteur ne peut échapper à d’étranges rituels. Celui notamment de la dédicace du livre qui vient de sortir en librairie et qu’il faut accompagner pour qu’il fasse son chemin. Curieux exercice en fait que de rencontrer lecteur ou lectrice futurs. Il y a ceux qui passent et qui repassent, sans oser s’arrêter. D’autres qui vous guettent du coin de l’œil, livre ouvert entre les mains, entre deux rayons. Ceux qui se détournent, pensant - à raison peut-être - que l’auteur se prostitue en vendant ses livres. Il y a ceux qui viennent flairer le livre, en lire un extrait avant de s’en séparer sans un seul regard pour le malheureux auteur. 
Une signature est souvent une rencontre entre deux timidités : celle du lecteur que l’auteur perçoit et qui est du coup lui-même intimidé par l’extrême réserve de son lecteur. En fait, c’est une sorte d’intimité qui se tisse entre ces deux, chacun partageant un même amour de la lecture, car il n’y a pas d’auteur qui n’ait été – ou ne soit encore – lecteur. Je dirais même que l’auteur serait la forme accomplie du lectorat et qu’il ne chercherait bien qu’à rendre hommage au lecteur qu’il fut, entre huit-douze ans. Donc, une alchimie se crée, et la certitude partagée d’atteindre le domaine du rêve ou de la rêverie grâce aux mots écrits, porteurs d’une totale et infinie félicité. 
Quand l’auteur signe son ouvrage, il y a du mage en lui qui donne une clé secrète à son lecteur, parfois sans même échanger un mot. Un sésame muet, censé entrouvrir enfin la caverne d’Ali Baba au nouvel et tout friand adepte. Ce n’est pas un signe cabalistique, mais presque ! Mais il y a aussi de belles rencontres, bien rondes, bien goûteuses comme je sais les apprécier : ainsi, avant-hier, apparut, là devant moi, une charmante octogénaire, fraîche, espiègle, l’œil plein de malice, (j’ai pensé à la délicieuse Maud dans Harold et Maud), m’assurant que bien qu’elle ne fêtât jamais Noël – un bon point pour elle – elle voulait « marquer le coup » auprès de son Claude d’époux, éternel lecteur qui gardait le chien, mais avec une dédicace « humoristique » et en l’incluant aussi (« Je m’appelle Monique, on m’appelle Moon »). Un bonheur ! Je me suis exécuté, on le comprendra, avec délices, tâchant d’être à la hauteur. N’empêche, grâce à l’elfe de toujours qu’était Moon (« car je le lirais aussi » m’a-t-elle promis) j’eus le sentiment de n’avoir pas perdu mon temps ni ma journée. Mon après-midi en fut illuminé quoique n’ayant signé que six ouvrages !

Yves CARCHON

Sur la postérité d’un livre

                

 Je viens de terminer un petit livre trouvé dans la rue, parmi une pile d’autres. Un bref  essai du philosophe  Jean-Marie Auzias (1927-2004) consacré au structuralisme. Cet ouvrage est paru dans la collection  Clefs pour   que dirigeait, chez Seghers, le poète Luc Decaunes. Mais revenons à son sujet…Ce courant de pensée, qui remettait en question la vision historiciste des sociétés au profit de relations synchroniques d’éléments culturels, est sans doute l’un des plus complexes de la seconde moitié du XXeme siècle. Il fut alors l’objet de bien des débats et de nombreuses publications. Ce qui n’invalide en rien – tout au contraire – la présentation claire et synthétique qu’en donna cet auteur. Il a abordé cette théorie par ses plus illustres défenseurs : le linguiste suisse Ferdinand de Saussure, l’ethnologue Claude Lévi-Strauss, les philosophes Louis Althusser et Michel Foucault, le psychanalyste Jacques Lacan. Autant de noms qui restent, dans leurs domaines respectifs, des incontournables pour comprendre l’évolution de la pensée française d’alors.
Si je parle aujourd’hui de ce livre et de son objet d’analyse, ce n’est pas parce que j’ai un intérêt prononcé pour le structuralisme – même s’il est toujours bon de réviser ses « classiques ». Si j’en parle, c’est pour sa date de publication : 1967. Autrement dit, il y a exactement cinquante ans qu’il a été publié dans cette collection qui n’existe plus aujourd’hui. Cinquante ans ! Imagine-t’on ce que représente cette durée pour un livre ? Si le temps, selon Einstein, forme un continuum avec l’espace, alors on peut dire que ce petit livre vient de loin. Il vient d’une époque qui avait sans doute d’autres préoccupations quotidiennes que ce sujet d’étude ; pourtant, cette époque avait, plus encore que la notre, le goût de la pensée et des grandes constructions théoriques. Cet ouvrage n’a peut-être jamais été réédité depuis et cet exemplaire a donc sommeillé plusieurs décennies dans une bibliothèque familiale avant de se retrouver dans la rue, sur un perron d’immeuble ou une borne EDF. Encore fallait-il qu’il attire l’attention d’un passant qui, tout en ayant d’autres soucis en tête, était à même d’en soupçonner la richesse. Ainsi, à travers lui, s’est rejouée l’aventure de la transmission à laquelle, auteurs et lecteurs, nous sommes tous redevables. Nous avons, nous aussi, le devoir de la poursuivre avec l’espoir que, dans un demi-siècle, l’un de nos livres trouvera, un peu comme une bouteille à la mer, un destinataire parfaitement inconnu. Un destinataire qui n’est peut-être pas encore né et que je salue d’avance.


Jacques LUCCHESI

Les regards

Dans ton  regard,  je  vois  les yeux de quelqu’un d’autre. Et  cette  peur n’est  pas la  tienne ; je  crois  même  qu’elle  n’est  à  personne. C’est  une  peur  abandonnée, livrée  à  elle  seule, qui  te  traverse  par  erreur. Elle  t’aveugle  et  je  ne peux voir dans tes yeux le  regard d’un autre. On sait  à  quoi ressemble  le  regard  ; c’est  une  sorte  de  bille  en cristal un peu  plus grosse  que  les  yeux. Lorsqu’on  le  pose  quelque  part,  il  provoque davantage de  curiosité  que  de  dégoût. Il  a  l’air  plus fragile  que  les  yeux,  pourtant quand on le  jette  ici  ou ailleurs, quelle  que  soit  la  force, il  ne se  casse. Des regards,  il  devrait  y  en avoir   deux fois  moins que  des  yeux. Mais ce  n’est  pas le  cas,  il  peut y  en avoir beaucoup plus,  beaucoup moins. On peut  sortir  et  ne voir que  des  yeux,  pas un regard. Ou bien rester  là  et  voir les innombrables regards d’un seul  visage. Le regard met  de  la  couleur partout  si  on  le  laisse  faire  ; alors pourquoi ne  pas le  laisser  faire, puisqu’il  se  déplace  sans laisser  ni taches ni traces de  larmes sur les  joues  des autres. Le regard se  sent moins seul  que  les yeux. Il  est  plus  large,  plus rond aussi. L’œil  brille  ;  le  regard illumine. Les  yeux sont  morts  ;  le  regard est  meurtrier. Mais c’est  un meurtre sans conséquences pour  une  mort  momentanée  : un jeu d’enfant  ;  oui,  regarder  est  un jeu d’enfant. Le regard n’a  pas besoin de plusieurs yeux  : un seul  peut  suffire. Regardez le  cyclope,  ou pour aller  au plus  facile, regardez l’oiseau qui  de  profil  est  une  sorte  de  cyclope, avec  un œil  derrière  la  tête,  un regard sans  arrière  pensée, et  puis un cou,  et  puis un bec  en  guise  d’oreille  droite  ou gauche. Le regard de  l’oiseau est  comme  un cristal  d’ombre.   Le regard n’a  pas besoin de plusieurs yeux  : un seul  peut  suffire,  voire aucun. Mais le  regard aveugle   ne nous  cerne pas, ne nous  concerne pas,   ne nous  regarde  pas. Il  a  l’air  plus fragile  que  les  yeux,  pourtant quand on le  jette  ici  ou ailleurs, quelle  que  soit  la  force, il  ne se  casse  pas, il éclate.

Lionel MAZARI